Kathryn Bigelow, réalisatrice de « A House of Dynamite », sur Netflix : « La guerre semble définir l’humanité tout entière »

Publié : 29 octobre 2025 à 8h33 par
Alexandre BEAUDOUIN - Directeur Projets

Kathryn Bigelow
Kathryn Bigelow
Crédit : EVAN AGOSTINI/INVISION/AP

Après « Detroit », en 2017, la cinéaste américaine revient avec un film mettant en scène l’attaque d’un missile nucléaire sur les Etats-Unis.

Cela faisait huit ans qu’on était sans nouvelles de Kathryn Bigelow, après la sortie chahutée de Detroit (2017), sur une rafle policière meurtrière menée à l’été 1967, dans la ville du même nom, lors des émeutes contre la ségrégation raciale. La polémique avait alors heurté de plein fouet la réalisatrice, née en 1951, accusée de s’approprier un morceau d’histoire afro-américaine. On supposait pour son retour un sujet moins « chaud » : il n’en est rien. A House of Dynamite, mis en ligne, vendredi 24 octobre, sur Netflix, pousse d’un cran le climat de haute tension entretenu depuis Démineurs (2009), qui avait remporté une moisson de six Oscars. Ce nouveau film aux allures de série B de luxe prend comme postulat de départ l’attaque d’un missile nucléaire sur les Etats-Unis, à travers trois points de vue appartenant à la chaîne de défense. En quarante ans de carrière, la réalisatrice de Point Break (1991) et Strange Days (1995) n’a rien abandonné des termes d’action musclée qu’on lui connaît. Kathryn Bigelow nous répond en phrases sobres et affûtées. Militairement, droit au but.

« A House of Dynamite » part du postulat que la guerre froide n’a jamais pris fin. Quelles conditions actuelles vous amènent à penser cela ?

Je crois que nous vivons dans une situation mondiale extrêmement combustible. La question de la prolifération nucléaire ne peut être traitée qu’à l’échelle globale, ce qui la rend d’autant plus complexe. Mais oui, je pense que nous sommes bel et bien au cœur d’une nouvelle guerre froide, une guerre froide qui, malheureusement, se réchauffe.

Vous décrivez le film comme venant clore une trilogie entamée avec « Démineurs » et « Zero Dark Thirty ». En quoi ce film prolonge-t-il votre exploration du complexe militaro-industriel ?

J’emploie le mot « trilogie » dans un sens assez souple. Ce qui relie ces films, c’est mon intérêt pour les questions de sécurité nationale. Nous vivons dans un monde très instable, et cela me fascine. Je veux comprendre, apprendre. Pour Démineurs, par exemple, je voulais saisir la méthodologie de l’insurrection [la logique opérationnelle des groupes insurgés en Irak, en particulier les poseurs d’engins explosifs], un domaine que je connaissais peu. En enquêtant, j’ai découvert les techniciens du désamorçage d’explosifs, et c’est devenu le cœur du film. Le cinéma, à mes yeux, est une forme de journalisme : c’est un voyage d’information. Il peut divertir, bien sûr, mais il est d’autant plus intéressant quand il transmet quelque chose.

Vous avez choisi de ne pas filmer l’apocalypse, mais de vous concentrer sur les mots, les arguments, le processus de décision. Pourquoi ce choix ?

Parce que tout repose là-dessus : la décision. C’est trop facile d’accuser quelqu’un, de désigner un coupable. En maintenant l’ambiguïté, le film reste une question ouverte que le spectateur doit s’approprier : veut-on continuer à vivre dans un monde pareil ? Souhaite-t-on réduire l’arsenal nucléaire ? Nous avons aujourd’hui plus de 12 000 ogives, dont seulement une partie est sous le contrôle de l’OTAN. Ce calcul est effrayant. Nous avons normalisé la présence du nucléaire dans notre environnement, sans en mesurer la fragilité. Il faut, pour ainsi dire, « retirer la dynamite des murs ».

Le film montre une Amérique dont la puissance semble brouillée par la complexité technique et bureaucratique. Avez-vous voulu dresser un constat pessimiste ?

Je dirais plutôt réaliste. Le film extrapole une situation crédible : le missile de défense échoue, la chaîne d’information est fragmentée, le président lui-même n’a qu’une connaissance partielle des faits. Avec mon scénariste Noah Oppenheim, un ancien journaliste, nous avons parlé avec un ancien chef d’état-major du Pentagone : il nous a confié que ce type de protocole n’était presque jamais répété. Ils ont trop d’autres urgences. C’est en soi très inquiétant.

Vous accordez beaucoup d’importance à la mise en situation. Par exemple, en montrant le personnage de Rebecca Ferguson se préparer, quitter son foyer, arriver sur son lieu de travail…

Parce que c’est là qu’elle quitte sa vie. Cette scène anodine – s’habiller, passer les contrôles – marque une transformation : elle enfile une armure. Ces moments du quotidien sont essentiels. Ils rappellent que c’est l’humanité qui est en jeu. Chaque jour qui passe sans réduire l’arsenal nucléaire, nous mettons cette humanité en péril.

La tension laisse parfois place à des moments plus inattendus, comme cette reconstitution de la bataille de Gettysburg (1863), scène fondatrice de l’histoire américaine…

Ce n’était pas prévu, mais on a découvert en s’installant que cette reconstitution annuelle [reenactment] avait lieu tout près, mais seulement pour deux jours en juillet. Je me suis dit que ce serait une formidable situation à intégrer au film. Alors on a tout réorganisé dans l’urgence, ce fut notre premier jour de tournage, une ou deux semaines en avance sur le planning ! C’est tragique que la guerre nous définisse à ce point, et pas quelque chose de moins destructeur. Nous, Américains, mais aussi l’humanité tout entière. Mais c’est un sujet pour un autre film.

En repensant à vos débuts, quels risques avez-vous pris qui influencent encore votre manière de filmer l’action ?

J’ai la chance de travailler avec Barry Ackroyd, l’un des plus grands chefs opérateurs d’aujourd’hui [connu pour son travail aux côtés de Ken Loach]. Ce que je cherche, c’est à immerger le spectateur dans le film, à l’y faire entrer. La caméra doit être à l’intérieur de l’action. Barry a cette approche quasi documentaire qui donne au récit une physicalité immédiate. C’est la clé pour rendre ce type d’histoire réel et organique.

Aviez-vous des références en tête pendant la préparation de « A House of Dynamite » ?

Bien sûr, j’aime Docteur Folamour [Stanley Kubrick, 1964] ou Point limite [Sidney Lumet, 1964], mais mes références vont aussi vers L’Armée des ombres [Jean-Pierre Melville, 1969] ou La Bataille d’Alger [Gillo Pontecorvo, 1966] : des films qui engagent une conversation politique à travers la fiction. C’est cela, à mes yeux, le rôle du cinéma : ouvrir le débat, sans jamais détourner le regard.